Ce que Fleckhaus savait que le web a oublié

Par Guillaume Charpentier6 min de lecture

Ce que Fleckhaus savait que le web a oublié

Il y a une page dans Twen que je reviens voir régulièrement.

Le visage de John Coltrane. Décadré, sans concession, qui déborde presque du cadre. Et autour, une typographie qui ne décore pas — elle respire, elle structure, elle parle. Pas de remplissage. Pas d'ornement inutile. Juste une tension entre l'image et les mots qui fait qu'on lit l'ensemble d'abord, puis on revient sur les détails, puis on revient encore.

Willy Fleckhaus a dirigé Twen de 1959 à 1971. Un magazine allemand pour la jeunesse, devenu en quelques numéros l'une des publications les plus radicalement bien conçues du XXe siècle. Pas parce qu'il suivait les codes — parce qu'il les ignorait avec méthode.

La typographie comme dessin

Ce qui me frappe dans le travail de Fleckhaus, c'est que la typographie ne se contente pas d'être lisible. Elle se regarde.

Une lettre peut habiller une image. Elle peut en être le reflet — reprendre sa tension, prolonger son mouvement, créer un dialogue plutôt qu'une légende. Fleckhaus le savait. Il traitait les mots comme des formes avant de les traiter comme du sens.

C'est une idée simple qui a presque disparu.

Aujourd'hui on optimise la lisibilité. On teste les tailles, les contrastes, les espacements. C'est nécessaire — mais c'est insuffisant. Un texte parfaitement lisible peut être parfaitement oubliable. La typographie qui marque, c'est celle qui crée une sensation avant même qu'on la lise.

Ce que le web vend aux artisans

Je travaille principalement avec des TPE et des PME. Des artisans, des commerçants, des indépendants. Des gens qui ont un vrai métier, un vrai savoir-faire, une vraie histoire.

Et dans l'immense majorité des cas, leur site ressemble au site de leur concurrent. Même structure, même hiérarchie visuelle, même façon de présenter les choses. Pas par malveillance — par habitude. Parce que c'est ce qu'on leur a vendu. Parce que ça rassure.

Je comprends les arguments. Les habitudes de lecture existent. Certains formats sont plus adaptés à certains métiers. Un couvreur n'a pas les mêmes besoins qu'une galerie d'art.

Mais je crois aussi qu'un couvreur peut avoir une identité. Qu'un tatoueur mérite un site qui ressemble à son travail. Qu'un restaurateur peut avoir une présence en ligne qui donne faim avant même qu'on lise la carte.

La question n'est pas est-ce que ce format fonctionne ?

La question est est-ce que ce site vous ressemble ?

Le jazz comme pont

Coltrane n'est pas un hasard dans les pages de Twen.

Le jazz c'est ça — un pont entre le classicisme et la modernité. Une musique qui connaît les règles pour mieux les transcender. A Love Supreme n'est pas du désordre. C'est une maîtrise absolue mise au service de quelque chose de plus grand que la technique.

Fleckhaus avait compris que représenter Coltrane, c'était représenter cette tension. L'image décadrée, c'est le solo qui déborde. La typographie qui respire, c'est le silence entre les notes.

C'est dans la contrainte que nous trouvons notre liberté.

Le web a les outils pour faire ça. CSS, typographie variable, animation, espace blanc assumé. Les possibilités n'ont jamais été aussi grandes. Et pourtant la plupart des sites se ressemblent — non pas parce que les designers manquent de talent, mais parce que les clients ont peur d'être différents.

Plusieurs lectures

Ce qui me fascine dans une page de Twen, c'est qu'elle se lit plusieurs fois.

La première lecture c'est l'ensemble — la composition, la tension, l'émotion immédiate. La deuxième c'est les détails — le choix du corps de texte, l'interlignage, la façon dont un titre s'appuie contre une image. La troisième c'est la compréhension — pourquoi ces choix, qu'est-ce qu'ils racontent sur le sujet.

Un bon site peut faire la même chose. Un site qu'on scrolle en trois secondes parce que tout est prévisible, c'est un site qu'on oublie en quatre. Un site qui surprend, qui a des détails qu'on remarque à la deuxième visite, qui a un caractère — ce site-là reste.

Je ne dis pas que chaque site doit être une œuvre d'art. Je dis que chaque site peut avoir une identité. Et que cette identité, loin de faire fuir les clients, est souvent ce qui les retient.

Fleckhaus a arrêté Twen en 1971. Le magazine a fermé peu après. Certaines choses bonnes ne durent pas.

Mais les pages, elles, restent. Et moi j'y reviens encore.

— Kid Guillaume
  • design
  • typographie
  • identité
  • fleckhaus
  • twen
  • éditorial